Cilette Ofaire, Sylvie Velsey
Sylvie Velsey, publié chez Plaisir de Lire, évoque la vie d’une femme, très proche de celle de Cilette Ofaire, une vie narrée chronologiquement mais pas en continu, par petites scènes, parfois séparées de plusieurs années, qui forment néanmoins un tout cohérent.
C’est d’abord l’enfance de Sylvie qui est évoquée. Une absence marquée par la mort prématurée de la mère et surtout par la présence d’une belle-mère qui la déteste et la maltraite, et par un père que Sylvie adore, mais qui trop souvent, sans doute soucieux de ne pas se mettre sa femme à dos, ne prend pas son parti. La souffrance est tellement intense que Sylvie songe à se suicider, de mettre un terme, à l’âge de sept ans, à sa courte vie. C’est la certitude de sentir la présence de sa mère dans une étoile qui l’en dissuade finalement.
De cette enfance malheureuse, Sylvie gardera toute sa vie la certitude de la solitude des êtres, et une petite estime d’elle-même, qui la conduira à supporter pendant vingt ans un mariage qui détruit peu à peu le peu de confiance qu’elle a en elle-même. Car Sylvie Velsey, ce n’est pas l’histoire de la vie de Cilette Ofaire, qui heureusement continue après le départ de son mari, mais c’est l’histoire de son mariage à Charles Hofer. Si cette histoire prend ses racines dans l’enfance et se termine après la rupture, c’est pour mieux expliquer la personnalité de celle qui accepte durant des années “des hontes et des désespoirs”.
Sylvie épouse Velsey qui très peu de temps après s’engage dans l’armée pendant la première guerre mondiale, estimant qu’ “on ne peut pas rester ici et être simplement heureux”. Quand elle tente de protester, il lui reproche “le frein qu’elle mettrait à sa liberté” si elle l’en empêchait. Et Sylvie reste seule à Paris, dans une misère financière telle qu’elle l’oblige à tricoter des chaussettes pour les vendre et gagner quelques sous, tout en prenant le métro toute la journée car il fait trop froid dans son appartement. Mais Sylvie accepte cette situation et celle qui va s’instaurer après la guerre, une relation peu équitable, que Sylvie va néanmoins supporter, par loyauté. Sylvie travaille, et met de côté ses ambitions d’artiste pour que Velsey, lui, réussisse en tant que peintre. Pourtant, l’inspiration ne vient pas mais elle croit en lui. Elle ferme les yeux sur ses multiples conquêtes féminines qu’elle met sur le compte de ses besoins d’artiste et sur son charme:
Mais elle ne lui en voulait pas. Il était un grand artiste et il avait besoin de vie.
Pourtant, elle n’est pas complètement aveuglée par l’amour et a bien su cerner les défauts de son époux, et elle ne se fait aucune illusion sur son mariage:
Mais c’est une erreur de croire que tous les êtres sont pareils. Il faut toujours se rappeler que les autres sont différents et qu’ils ne peuvent pas agir comme on croit qu’on le ferait si on était à leur place. Ça aussi c’est difficile, car on est souvent étonné, et si on ne comprenait pas, ou enfin, si on avait l’air de ne pas pouvoir comprendre, on serait traité de bourgeois ou de moralisateur. Il faut toujours être d’accord et trouver que c’est très bien si on veut être tranquille et former un ménage heureux.
En effet Sylvie n’est pas comme ces femmes qui se voilent la face. Ou si elle se la voile, c’est volontairement, car elle a finement analysé les défauts et les manquements de Velsey. Ainsi, elle a compris la futilité des discussions auxquelles Velsey prend part avec d’autres artistes et intellectuels (pour lesquels elle doit préparer le repas, après avoir travaillé toute la journée):
Tout tombait. Les gens tombaient. Ils commençaient par parler, ils parlaient et ils parlaient et, à la fin ils tombaient, comme un nuage d’éphémères qui danse, danse et disparaît. Ils étaient trop intelligents et leurs idées étaient trop belles. Elles montaient, s’entrecroisaient, et s’élançaient comme des flammes. Ils ne pouvaient pas les suivre, et ainsi elles retombaient. Son mari y croyait toujours et il alimentait les flammes. Puis il les voyait retomber et il retombait plus bas qu’elles. Sylvie devait le ramasser.
Sylvie préfère les hommes d’action aux hommes de paroles. Et à ceux qui sont “quelqu’un” et qui se pavanent dans la vie avec cette certitude, elle préfère les “graines de rien”, comme ce jeune homme, rencontré avant Velsey, et qui mourra prématurément dans un accident de montagne. Ainsi, sa vie est faite d’occasions manquées, d’hommes sensibles à son charme et prêts à tout pour elle, comme Daniel, qui veille sur elle pendant toute la durée de la guerre, ou encore Michele, dont elle tombe amoureuse, et qui s’occupe d’elle, dans le train, alors qu’elle est aux prises avec une atroce migraine et qu’il ne la connaît même pas. Mais Sylvie ne quittera pas Velsey pour Michele qui le lui demande, car elle qui n’a pas eu d’enfant (tout comme Cilette Ofaire), ne l’aime pas comme un mari “mais plutôt comme un enfant duquel [elle] étai[t] responsable et qu[‘elle] devai[t] aider.”
Peut-être aussi que sa volonté de rester est due en partie à cette faible estime de soi, héritée de l’enfance, à sa façon de toujours se dénigrer: elle se décrit volontiers aux autres comme laide, quand elle mentionne son intelligence, c’est pour rajouter aussitôt “combien limitée”, et elle minimise également son talent d’artiste, surtout quand elle le compare à celui de Velsey. Elle se montre étonnée quand on l’admire:
Car la belle comtesse Ella lui avait dit qu’elle l’admirait – oui, qu’elle admirait Sylvie, cette Sylvie qui n’était rien.
C’est finalement quand Velsey la quittera que Sylvie sera libre, libre de se tourner vers l’avenir, et pas plus seule qu’avant, car finalement, la solitude est le lot de chacun, qu’il soit en couple ou pas. Cette idée, que l’individu est fondamentalement seul, même si son chemin (elle parle des “sentiers enchevêtrés”, titre du dernier chapitre) croise celui des autres parfois, on la retrouvera dans Chemins, et elle apparaît dans le dernier chapitre de Sylvie Velsey:
car chaque être va seul (seul, désespérément, – seul, magnifiquement) à sa destinée inconnue.
Malgré tout, Sylvie croit à l’importance des rencontres, aux empreintes qu’elles laissent, et à la solidarité des êtres:
Et maintenant, elle songeait à tous les humains qui s’entraident, à tous ceux qui, sur la terre, essaient d’être libres et bons.
Comme dans Chemins, l’écriture de Cilette Ofaire est précise, belle, empreinte de poésie et jalonnée de nombreuses métaphores maritimes:
car un flot de douces pensées l’envahissait comme un port dans lequel la marée rentre et redresse tous les bateaux qui s’y étaient échoués.
Pourtant, là encore, tout comme dans Chemins, point de références à sa vie de navigatrice, qui a pourtant occupé de nombreuses années de la vie de Cilette Ofaire (avec Charles/Velsey sur le San Luca), mais qui représente peut-être une parenthèse dans la misère de sa vie conjugale, puisque pour une fois, Charles peignait et n’avait sûrement pas le loisir de courir les femmes…
Ces années-là ont fait ou feront l’objet de deux autres romans, l’un écrit avant Sylvie Velsey (Le San Luca, 1934) et l’autre après (L’Ismé, 1940), comme si l’auteur avait découpé sa vie en diverses périodes sans liens immédiatement apparents pour le lecteur, mais toutes riches en rencontres et expériences, un peu comme si elle avait vécu plusieurs vies en une seule…
Note: 4,5/5
Tana French, Comme deux gouttes d’eau
L’inspecteur Cassie Maddox travaille aux violences domestiques après une expérience mal vécue à la brigade criminelle (probablement racontée dans le roman précédent de Tana French, La Mort dans les bois). Avant cela, elle avait travaillé comme infiltrée pour débusquer un réseau de trafic de drogue dans le milieu estudiantin dublinois. Pour cela, on lui avait créé une identité, Alexandra Madison, dont elle s’était défaite à la fin de son enquête, qui s’était achevée avec l’inspecteur blessée, évacuée et exfiltrée d’urgence…
Quelques années plus tard, Cassie Maddox est appelée sur une scène de crime: une jeune femme est morte assassinée dans la campagne aux alentours de Dublin. Elle ressemble à Cassie trait pour trait, et fait encore plus troublant, a sur elle des papiers d’identités au nom de l’inexistante Alexandra Madison. Cassie Maddox est d’abord furieuse que cette femme qui est son sosie parfait ait endossée une identité créée pour elle, mais la curiosité prend ensuite le pas, puis une certaine sympathie pour cette femme qui ne lui ressemblait pas que physiquement…
Quand Cassie accepte de réendosser l’identité de Lexie Madison, c’est pour s’infiltrer parmi ses amis, quatre étudiants de Trinity College qui formaient, avec Lexie, une sorte de “club des cinq” très fermé, que personne ne pouvait aborder tant ils se tenaient à l’écart des autres. Ils vivaient tous en apparente harmonie, dans la demeure de Whitethorn House, héritée par l’un d’eux. Cassie doit reprendre sa place parmi eux et essayer de trouver lequel d’entre eux, ou qui à l’extérieur, pouvait en vouloir suffisamment à Lexie pour l’assassiner…
Si Comme deux gouttes d’eau démarre avec une première phrase qui est un clin d’oeil à Rebecca de Daphné du Maurier, il évoque ensuite par beaucoup d’aspects deux joyaux de la littérature policière contemporaine: L’été de Trapellune (A Fatal Inversion cf. Discussing Books) de Ruth Rendell et Le Maître des illusions de Donna Tartt. Tana French aurait, je le pense, du mal à renier ces deux influences tant elles sont présentes à tous les niveaux de l’histoire. On ne peut pas les lui reprocher, elles soulignent simplement son goût excellent en matière de littérature policière. Cependant, French ne mérite peut-être pas d’aussi bonnes critiques que les deux romancières mentionnés, parce que, si elle a créé grâce à ces inspirations un roman bien à elle, une atmosphère tout aussi passionnante que dans ces deux romans-là, elle ne les a pas non plus surpassés et n’a rien amené de réellement nouveau. Ces réserves étant faites, j’ai adoré l’ambiance d’huis-clos, cette atmosphère oscillant entre impression “cosy” d’intimité et suspense, avec cette inquiétude sous-jacente qui s’immisce dans le texte à mesure que progressent les découvertes de Cassie. J’ai depuis quelque temps sur mes étagères In the Woods, la version anglaise du roman de Tana French précédant celui-ci, et n’avais encore pu me résoudre à l’attaquer. La lecture de Comme deux gouttes d’eau m’a donnée l’envie de savoir pourquoi Cassie avait abandonné la brigade criminelle et pourquoi elle s’est fâchée avec son meilleur ami Rob, à peine mentionné dans ce roman… La lecture de In the Woods ne devrait donc pas trop se faire attendre…
Du bon polar psychologique, pour les amateurs de Ruth Rendell et de Donna Tartt…
Note: 4/5
Natsumé Sôseki, Le Voyageur
Parfois mes “aptitudes” en tant que critique (amateur, ne l’oublions pas) rencontrent leurs limites. Le Voyageur, de Natsumé Sôseki, me met face à ces limites. Je me suis frottée à la littérature japonaise avant (Haruki Murakami, Yukio Mishima, Shusaku Endo ou encore Taichi Yamada, pour ne nommer qu’eux), et l’on peut même dire que j’aime beaucoup la littérature japonaise, y compris le polar nippon, que je viens de découvrir récemment, et dont je compte creuser le filon…
Mais quand on parle de Natsumé Sôseki, il s’agit, non d’un auteur contemporain ou plus ou moins contemporain, comme tous ceux que j’ai côtoyés jusque-là, mais d’un auteur qui a vécu de 1867 à 1916, pendant l’ère Meiji, qui représente l’ère où le Japon a commencé à évoluer vers la modernité. Je ne donne pas ces quelques renseignements pour étaler ma culture. Au contraire, j’avoue avoir lu le livre en toute ignorance de l’époque à laquelle il avait été écrit, et le Japon étant ce qu’il est (un mélange de traditions et de modernisme), et mes préjugés sur le Japon ce qu’ils sont, bref, j’ai lu ce roman persuadée qu’il se passait, peut-être pas maintenant, mais allez, disons dans les années soixante, sans que rien dans le fil de la lecture ne m’alerte de mon erreur…
Ce qui m’empêche de donner de ce roman une critique digne de ce nom, c’est justement ce décalage culturel entre le Japon et l’Europe, qui je pense, s’est beaucoup estompé depuis l’ère Meiji, si j’en crois les romans plus modernes que j’ai lus (car je n’ai pas encore eu la chance de visiter l’empire du soleil levant)…
L’histoire est celle d’un jeune homme, Jirô, qui a prévu de partir en randonnée avec un ami. Mais cet ami est à l’hôpital, souffrant de l’estomac, et Jirô prolonge son séjour chez une relation de la famille, Okada, un homme qui se sent redevable envers sa famille car il a séjourné chez eux pendant ses études. Okada s’est mis en quête d’un mari convenable pour Osada, une jeune femme qui semble être la protégée de la famille de Jirô et dont ils aimeraient bien se “décharger” en la mariant. Après s’être assuré que l’homme choisi par Okada est un parti acceptable, il passe quelque temps à Osaka avec sa mère, son frère et sa belle-soeur venus de Tokyo le rejoindre. On se rend vite compte que les relations entre le frère de Jirô et sa femme ne sont pas au beau fixe, et ce dernier se met en tête qu’il existe des sentiments entre sa femme et Jirô. Après ce voyage, les relations entre les deux frères se dégradent au point que Jirô se sent contraint de quitter la maison familiale…
Je ne souhaite pas raconter ici toute l’histoire, mais insister sur la complexité des sentiments exprimés (ou non!) par les protagonistes, sentiments tels que l’envie, la jalousie, le regret, etc. Si au Japon, certains sentiments ne s’expriment pas devant autrui, ceci se traduit dans ce roman par des conversations que ma sensibilité d’européenne me pousserait presque à qualifier de surréalistes, tant elles tournent autour du pot, sans jamais aborder le sujet de front. Je ne peux pas dire que je me suis ennuyée. Au contraire, ce roman se lit facilement, et les chapitres, courts, se succèdent avec aisance si bien qu’on suit le flot de la narration sans peine, mais je me retrouve à l’issue de ce roman avec beaucoup d’incertitudes quant au sort des personnages et sur leurs sentiments réels, et donc avec un goût d’inachevé…
