Henri Troyat, Les Semailles et les moissons
Les Semailles et les Moissons se présente sous la forme d’une grande saga familiale en 5 volumes, qui nous entraîne du début du XXe siècle à la fin de la seconde guerre mondiale, se terminant avec la libération de Paris. Au travers de trois femmes; la mère, la fille et la petite-fille, Henri Troyat fait le constat des changements que le XXe siècle a connus: exode des jeunes vers les grandes villes, profonds changements sociaux, et surtout, deux guerres mondiales qui ont éprouvé les hommes et les habitudes.
Pourtant, si la guerre est une affaire d’hommes, Troyat a décidé de nous faire vivre les changements apportés par le XXe siècle du côté féminin. Il nous présente trois femmes, selon ses propres termes "différentes et pourtant mystérieusement apparentées".
Il ajoute:
Certains traits de caractère se retrouvent chez elles, de mère en fille. Chacune à sa façon illustre l’ascension d’une famille partie de rien, et qui, à force de travail, de renoncement, et de courage, se taille une place au soleil. Qu’il s’agisse de Maria, d’Amélie, d’Elizabeth, je leur voue la même tendresse et le même respect. Elles incarnent pour moi l’admirable opiniâtreté féminine dans la construction du bonheur.
Dans Les Semailles et les Moissons, c’est la jeunesse d’Amélie qui est évoquée, auprès de sa mère Maria, qui tient une boutique, dans un petit village de Corrèze, tandis que son père travaille dans la forge voisine. Amélie, qui a fini sa scolarité obligatoire, aide sa mère à tenir la boutique. Le jeune Jean Eyrolles tourne autour d’Amélie qui ressent ses premiers émois sentimentaux… Dans Amélie, l’héroïne, mariée, tient un bistrot à Paris pendant que son mari est au front. La guerre des tranchées, les terribles batailles, sont vues du côté des femmes qui vivent dans l’espoir d’une lettre du front et dans la crainte qu’on leur annonce la mort de leur mari, ou de leurs fils. La Grive raconte l’enfance d’Elizabeth, la fille d’Amélie, qui, après avoir grandi librement dans l’ambiance d’un bistrot parisien, est envoyée, pour sa santé, dans un pensionnat du Lot, pour finir chez des cousins, instituteurs. On y voit le contraste entre les éducations laïques et religieuses. Dans Tendre et Violente Elizabeth, c’est une Elizabeth jeune et rebelle qui vit à Megève, dans l’hôtel familial. Baignée depuis petite dans des milieux différents, peu surveillée, très curieuse et vive, Elizabeth se distingue par un tempérament passionné et impulsif, et un grand amour de la vie. Mais c’est Christian, un homme amoral, qui séduit Elizabeth et l’entraîne dans une relation destructrice dont elle aura de la peine à sortir intacte. Dans La Rencontre, Elizabeth, plus mûre, refait sa vie à Paris après une expérience très éprouvante. À la veille de la Seconde Guerre Mondiale, elle prend la gérance d’un magasin de disques et essaie de se reconstruire. Mais la guerre va bientôt venir bouleverser un équilibre précaire…
Au delà des événements et des bouleversements sociaux, c’est aussi l’évolution des mœurs qui est évidente au travers de ces trois femmes. Entre une Maria, gardienne du foyer, qui affiche sur son mur l’image d’une matrone barrant la route aux pêchés guettant l’homme, et sa petite fille, femme "libérée", qui accepte l’amour en dehors du mariage ou commet l’adultère, il y a un monde: deux générations qui montrent à quel point les mœurs ont été chamboulées, les valeurs bousculées. Amélie est un pont entre ces deux générations: élevée sur des valeurs sévères, elle a une grande rigueur morale mais accepte de fermer les yeux sur ce qui dérange dans la mesure où les apparences sont sauves.
L’intérêt des Semailles et des Moissons, c’est aussi de nous montrer la complexité des événements, tels qu’ils ont été vécus par ceux qui ont été pris dans leur tourmente. Pas de choix simple pour les français de l’époque entre suivre un Pétain qui paraissait prendre la seule solution raisonnable pour épargner plus de vies, et un de Gaulle qui appelait à continuer à lutter sans relâche contre l’ennemi, mais une grande confusion pour ceux, qui, choqués par les mesures raciales prise par les allemands, voyaient cependant leurs quartiers détruits et leurs voisins tués par les tirs des avions alliés. Henri Troyat montre bien que, sur le moment, les événements ne se déroulaient pas de manière aussi tranchée que dans les livres d’histoire, et fait le constat suivant, au travers de ses personnages:
La vérité, comme toujours, appartiendra au vainqueur.
La sagesse, dans la tourmente d’un siècle en mouvement, c’est peut être l’aïeul qui la détient, le père d’Amélie, Jérôme, celui qui n’a presque jamais quitté son village de Corrèze, et qui vient souvent contempler les ruines de batailles anciennes, des vestiges romains découverts dans son village, et adopte sur les événements le recul que permet la contemplation des siècles passés. C’est lui qui s’efforce de rassurer ses enfants:
La France en a vu d’autres. Et elle s’est toujours ressaisie. Je crois moi, que les champs, les arbres, les pierres, les bêtes, feront le bonheur des hommes malgré eux. Tout s’arrangera, à cause de la terre, qui ne demande qu’à verdir et à donner des moissons.
Les Semailles et les Moissons est un roman extrêmement bien écrit, dans une écriture fluide et agréable, un roman un peu vite catalogué péjorativement de "populaire" et pour cela un peu boudé. C’est un tort, Henri Troyat montre une qualité qui se perd beaucoup chez les écrivains français contemporains (ce qui explique ma préférence pour les anglo-saxons), c’est sa capacité à raconter des histoires. Par son style, Troyat me fait penser à un Zola qui aurait foi en l’humanité, un Zola débarrassé de sa compulsion à charger ses personnages de tares héréditaires. Cette comparaison est surtout évidente dans les trois premiers tomes du livre, quand Troyat évoque des milieux comme celui des petits commerçants, blanchisseuses ou des bistrotiers. Je trouve que la narration s’essouffle un peu dans Tendre et violente Elizabeth (dont même le titre ne me paraît pas véritablement en accord avec le tempérament d’Elizabeth), et l’histoire se concentre trop sur les personnages et s’éloigne un peu de la grande Histoire. Mais dans l’ensemble, je ne peux que recommander cette saga historique si passionnante…
Note: 4,5/5
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