Nancy Huston, Instrument des Ténèbres

Ce roman alterne deux récits: le premier est celui de Nadia, une américaine, écrivain désabusée qui n’aime ni les hortensias ni les enfants, et qui remonte peu à peu aux traumatismes de son enfance et de sa vie de jeune adulte: la mort de son jumeau à la naissance, l’alcoolisme de son père, la carrière musicale avortée de sa mère et sa maladie d’Alzheimer. Nadia converse avec son daimôn, la muse à qui elle a l’impression d’avoir vendu son âme…

La deuxième voix est celle d’une narratrice, qui n’est autre que Nadia effectuant son travail d’écrivain, en racontant l’histoire de deux jumeaux orphelins du XVIIIe siècle. Barbe et Barnabé, dont la mère meurt en couches, sont tous les deux placés. Barnabé est confié à Notre-Dame d’Orsan, un monastère frontevriste, fondé par Roger d’Arbrissel. Il y grandit heureux, choyé par les religieux, et pourtant, c’est sa mère, qui lui apparaît en vision, qui le lui dit: une ombre plane sur son destin…

Sa sœur Barbe est née "coiffée", portant le placenta sur sa tête, ce qui est un signe de chance. De fait, sa mère ne lui apparaît pas. Pourtant le destin de Barbe la place devant de nombreuses difficultés: la famine rôde et les familles qui la prennent chez eux  ne veulent finalement pas de cette fille maigrichonne au regard perçant, et, lorsqu’enfin elle se trouve chez des gens qui semble l’apprécier, et même l’aimer, le malheur frappe encore…

Au cours de cette plongée parallèle au cœur du XVIIIe siècle et au cœur de sa propre histoire, Nadia va enfin faire face à ses daimôns, et s’apercevoir que l’on peut non seulement changer le cours de la vie de ses personnages, mais aussi prendre en main son propre destin…

Dans ce court et intense roman, que Nancy Huston, musicienne et auteur de langue maternelle anglaise, a choisi d’écrire en français (une langue qu’elle maîtrise admirablement bien), la narratrice se sert du prétexte d’un dialogue avec son daimôn (qui ne pose que quelques brèves questions, à la manière d’un psychologue), pour examiner sa vie, et chercher la cause de ses problèmes. C’est finalement sa fiction, reflet de sa psyché, qui lui permettra de faire face à ses démons intérieurs et de progresser. Elle rappelle au passage les pouvoirs de la littérature:

 Comment faire pour ne pas croire aux miracles? Nous en sommes tous capables… Faire des pas de géants, des pas d’ogre, en avant et en arrière dans le temps, de côté dans l’espace… et être, réellement, en Israël aux temps bibliques, ou en Grèce ancienne… être dans la Chine communiste du XXe siècle… être un jeune Trinidadien faisant la plonge dans un bouiboui à Spokane, Washington… raviver les morts, faire mourir les vivants…

et la nécessité, non pas de la considérer comme un échappatoire, mais comme un moyen de reprendre confiance en la vie:

Je crois aux personnages de mon roman de la même façon que les paysans superstitieux croient aux fantômes, ou les mères en leurs enfants: non parce qu’ils espèrent en tirer quelque chose, mais parce qu’ils sont là: de façon aussi irréfutable que miraculeuse. Le désespoir est exactement aussi aussi débile que l’espoir, ne voyez vous pas? La vérité n’est ni lumière permanente éblouissante, ni la nuit noire éternelle; mais des éclats d’amour, de beauté et de rire, sur fond d’ombres angoissantes; mais le scintillement bref des instruments au milieu des ténèbres [...]

Un beau roman, magnifiquement écrit, mais dont on peut déplorer la brièveté…

Note: 4,5/5

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