Umberto Eco, La mystérieuse Flamme de la reine Loana
Giambattista Bodoni, surnommé Yambo, se réveille un jour du coma, après une attaque. Il a tout oublié: son nom, sa femme, ses filles, ses petits-fils, ses parents, ses amis, ainsi que les différentes femmes de sa vie. Il a pourtant une culture immense, ayant conservé une "mémoire de papier". Il possède le savoir encyclopédique, celui qui fait partie de l’expérience commune. Mais de personnel, d’émotionnel, il ne lui reste rien. Quelques bribes de poèmes qui lui reviennent en mémoire l’intriguent: pourquoi cet attirance pour le brouillard? Mais c’est surtout le brouillard de sa mémoire qui prédomine… Retournant sur le lieu de son travail (Yambo est bouquiniste), il se trouble à la vue de la belle Sybilla, son assistante. Etait-il amoureux d’elle, avaient-ils une aventure avant son accident?
Devant le peu de progrès de Yambo, sa femme l’envoie passer quelques temps dans la maison de son enfance, espérant que les souvenirs lui reviendront. Son grand-père était collectionneur et ne jetait donc rien. Yambo retrouve dans le grenier les livres qu’il a lus, les revues qu’il a feuilletées, les bandes-dessinées qui ont enchanté son enfance, les disques qu’il a écoutés, et ses livres d’écoliers, de véritables manuels d’endoctrinement fasciste. Des impressions l’assaillent, de "mystérieuses flammes" parfois, mais la mémoire ne revient pas… Comment par exemple vivait-il la propagande fasciste? Voulait-il vraiment mourir pour la gloire du Duce comme il le proclamait dans une de ses dissertations d’enfant? Un jour, il retrouve des poèmes qui parlent d’une jeune fille: il était donc amoureux… Gianni, son ami d’enfance l’éclaire sur l’identité de sa muse, mais Yambo ne peut se souvenir de son visage…
Un jour, après une émotion trop forte et ses conséquences, la mémoire revient à Yambo, peu à peu, sans qu’il puisse contrôler la direction qu’elle prend. Il se souvient de son enfance dans l’Italie fasciste, de ses parents et de ses grands-parents, et de la raison pour laquelle le brouillard a revêtu une telle importance dans sa vie. Mais, on s’en rend compte en fin de compte, c’est surtout dans la littérature et dans la culture populaire des années 30 et 40 que se trouve l’explication de l’enfant qu’il a été et de l’homme qu’il est devenu. Ce sont les textes et les images qui ont façonné son imaginaire, ses rêves. Si Yambo s’est frotté à la vraie vie, elle l’a vite effrayé et il s’en est assez vite détourné. C’est celle de son imagination qui a pris le dessus et qui a fait de lui, avant tout, un homme à la mémoire de papier, poursuivant des chimères…
Il semblerait, (je l’ai déjà constaté avec ma critique du prix Goncourt, Trois Jours chez ma Mère) que le roman introspectif revienne à la mode. Mais dans le cas de La mystérieuse flamme de la reine Loana, un roman de formation à l’envers, qui part du présent pour revenir aux sources, l’entreprise est fort originale, en partie parce que le personnage principal est amnésique et devient un détective à la recherche des signes qui le renvoient à son propre passé. L’autre particularité est liée au fait que l’ouvrage est illustré; Umberto Eco a rassemblé les photographies de livres, bandes dessinées, affiches publicitaires ou autres objets des années 30 et 40, donnant au lecteur né plus tard un aperçu de cette époque, et réveillant probablement les souvenirs de ses contemporains. Ainsi, l’expérience de Yambo devient aussi l’expérience du lecteur…
La mystérieuse Flamme de la reine Loana n’est pas le meilleur Umberto Eco (pour moi, cela reste Le Pendule de Foucault), mais en quittant les sujets occultes, Eco revient à l’essentiel, à l’homme et à ce qui le définit, un peu comme il le faisait dans la scène finale du Pendule de Foucault.
Note: 4/5
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