Richard Collasse, Saya
Saya est l’histoire de trois personnages qui vivent au Japon, et dont les destins tragiques nous sont contés par Richard Collasse. Jinwaki est cadre dans un grand magasin. Du jour au lendemain, une restructuration lui fait perdre son emploi. C’est tout son univers, bien réglementé, qui s’écroule autour de lui. Jinwaki a honte et n’ose pas avouer son statut de futur chômeur à sa famille. Il ère dans les rues et les bars de Tokyo et rencontre Saya, une jeune étudiante intelligente et cultivée…
Kaori, la femme de Jinwaki, s’occupe de sa belle-mère grabataire. Elevée dans la tradition, elle n’ose protester devant ses exigeantes demandes et assume quotidiennement son devoir envers l’aïeule sans broncher. C’est par mille petites cruautés à peine détectables à son égard qu’elle se venge et assouvit sa haine. Son mari ne lui montre qu’indifférence et mépris, ses enfants adolescents n’ont plus besoin d’elle, et c’est sur son chien Brad qu’elle reporte toute son affection.
Saya se prostitue avec un ami de son père, médecin légiste. Etudiante brillante et musicienne accomplie, elle fréquente les bars à la recherche d’hommes mûrs sur qui elle est consciente d’exercer une certaine fascination et un pouvoir qui lui permettent d’arrondir ses fins de mois et de subvenir à ses goûts de luxe. Mais quand elle rencontre Jinwaki, un homme avec qui elle peut avoir des conversations de haut niveau, elle est sûre d’avoir rencontré l’âme sœur.
Saya est une histoire d’amour condamnée d’avance par la différence d’âge entre les deux protagonistes et par la société, une société japonaise où tout est codifié et où l’individu a, si possible, encore moins de libre arbitre qu’ailleurs, une société qui ne pardonne pas les écarts de conduite et l’éloignement par rapport à la norme, pourtant de plus en plus fréquents… Comme le demande le narrateur à la fin:
Le destin de Jinwaki, de Kaori et de Saya aurait-il été autre s’ils n’avaient pas été japonais? Quel aurait été le dénouement de cette histoire s’ils avaient été français ou américain? La tragédie qui les a frappés est-elle parée d’atours plus hideux dans ce pays qu’ailleurs?
Le lecteur l’aura compris, Saya n’est pas une histoire légère. On sentait déjà dans La Trace, le premier roman de cet auteur, un attrait pour les dénouements tragiques, une volonté de montrer l’ironie du sort à l’œuvre. Mais La Trace, dont le narrateur refait une apparition dans Saya, montrait aussi le bon côté du Japon, la beauté de ses paysages et l’exotisme de ses traditions. Ici, l’accent est mis sur les dysfonctions d’une société où le groupe prime sur l’individu: Saya montre l’individu refoulé, brimé, tiraillé entre ses pires penchants, exacerbés par la censure, et l’obligation de la conformité. En cela, Saya m’a un peu rappelé Out, de Natsuo Kirino, en moins percutant et moins captivant. Il ne possède pas non plus le charme nostalgique de La Trace, le premier roman de l’auteur. Il reste pourtant digne d’intérêt, surtout pour les passionnés du Japon.
Note: 3,5/5
Kitty Sewell, L’Héritage du sang
Madeleine Frank, fille d’une Cubaine émigrée à Key West et d’un célèbre artiste peintre britannique, quitte la Floride après la mort de son mari, Forrest, emporté par une tornade. Elle revient vivre à Bath, en Angleterre, ville de son père, et entreprend des études de psychothérapeute. Elle a deux autre passions: la peinture et l’étude des fourmis. Quelques années plus tard, alors qu’elle a ouvert un cabinet de consultation, une femme, Rachel Locklear, débarque brusquement et lui confie son histoire compliquée. Rachel est sous la coupe d’un homme violent et instable, Anton, qui pourrait être une menace pour elle et pour leur fils Sasha. Le destin de Madeleine va alors se trouver inextricablement mêlée à celui de Rachel, et elle devra replonger dans les racines d’un passé qu’elle avait caché à tout le monde…
L’Héritage du Sang est un thriller palpitant, qui nous amène de la Floride à l’Angleterre, abordant des sujets aussi divers que la sorcellerie cubaine ou la myrmécologie (étude des fourmis). L’intérêt de l’histoire repose autant sur la psychologie des deux personnages féminins que sur l’intrigue, qui, même si elle ne comporte pas de retournement de situation particulier, a le mérite de tenir en haleine.
Un suspense bien mené, à lire sur la plage…
Note: 4/5
Dominique Marny, Hortense (Les Fous de lumière, tome 1)
Hortense retrace l’histoire de deux cousines, Hortense et Gabrielle, qui gravitent dans le milieu des peintres impressionnistes, entre 1863 et 1874. Hortense, récemment orpheline, est recueillie par les Laferrière, et sa complicité avec sa cousine Gabrielle, qui date de l’enfance, se poursuit jusqu’à l’âge adulte. Tandis qu’Hortense ambitionne d’écrire des contes pour enfants, sa cousine peint, et essaie de se détacher de ses provenances aisées et bourgeoises pour se faire accepter dans le milieu que fréquente son amie Berthe Morisot, et qui abrite les noms pas encore prestigieux de Monet, Manet, Degas et Cézanne, entre autres…
Alors qu’Hortense rêve du grand amour, et qu’elle est courtisée par Louis Duplessis, architecte renommé, Gabrielle veut revendiquer sa liberté d’artiste, et refuse les prétendants que sa famille lui présente. Elle connaitra une passion contrariée avec un peintre, Etienne Carlier, qui préfère vivre des aventures sans conséquences avec ses modèles, plutôt que risquer son indépendance en tombant amoureux d’une âme sœur…
Les mois et les années passent, alternant réunions amicales et artistiques à Bougival et salons dans lesquels l’on craint de ne pas être exposé. Mais bientôt, la guerre de 1870, et Paris directement menacé, mettent les exigences de l’art entre parenthèse. Tandis que Louis et Etienne, ainsi que beaucoup de leurs amis artistes, prennent les armes, Hortense et Gabrielle prodiguent des soins aux blessés à Paris. Après la guerre, le quotidien reprend peu à peu ses droits, mais Louis est revenu changé, et Hortense est de plus en plus attirée par l’aventurier Julien, ami de Louis. Quand à Gabrielle, qui est devenue l’infirmière d’un Etienne affaibli des poumons, doit-elle se résigner à voir leur passion décliner?
Les Fous de Lumière est une saga romanesque sur fond d’impressionisme. La version disponible actuellement est une édition révisée de celle qui est sortie en 1991. Je ne sais pas si c’est ceci qui explique une certaine impression de “décousu”, déconcertante, surtout au début de l’histoire. On a parfois la sensation que des personnages sont mentionnés ou apparaissent sans introduction préalable, ce qui me fait penser que l’auteur a fait de nombreuses coupes dans le texte initial. Par exemple, la cantatrice Elsie, qui a eu beaucoup d’influence dans l’enfance de Louis et Julien, n’est jamais vraiment présentée, juste évoquée par endroits. Pendant les 200 premières pages, on a l’impression d’une succession de tableaux dans lesquels les personnages sont mis en scène, et il manque parfois un peu d’introspection, pour nous éclairer sur leurs sentiments. Je pense que l’auteur a voulu, dans une certaine mesure, imiter dans son écriture l’impressionisme, en donnant par petites touches une impression de l’ensemble, mais je reste également persuadée que certaines informations manquent…
Heureusement, dès que le sujet de la guerre est abordé, la narration devient plus fluide, et le roman devient de plus en plus prenant. Globalement, et malgré les défauts que je viens de mentionner, je trouve que Dominique Marny a bien su rendre hommage à ces peintres impressionnistes, rappelant l’époque, où, loin d’être riches et encensés par la critique, ils vivaient souvent dans d’énormes difficultés financières, et l’ont disait de leurs tableaux:
Souillez les trois quarts d’une toile avec du noir et du blanc, frottez le reste avec du jaune, distribuez au hasard des point rouges et bleus… et vous obtiendrez une impression de printemps en face de laquelle les experts s’emporteront avec ravissement!
