Karin Alvtegen, Honteuse

Karin Alvtegen est l’une des auteurs de romans policiers nordiques dont on parle (notamment parce qu’elle est la petite-nièce d’Astrid Lindgren, créatrice de Fifi Brindacier) et, ayant lu Trahie il y a quelques années, j’ai décidé de relire un autre livre de cet auteur.

Monika est chef de service dans une clinique et sa carrière lui donne satisfaction. Elle vit dans un superbe appartement, et, à 38 ans, vient de rencontrer Thomas, celui qui pourrait bien être l’amour de sa vie. Pourtant, elle ne sait pas être heureuse, rongée par la culpabilité liée à la mort de son frère, des années auparavant, une culpabilité que sa mère entretient pernicieusement. Ainsi, lorsque Monika participe à un séminaire, et qu’un homme meurt à sa place, suite à l’accident de la voiture dans laquelle elle aurait dû se trouver elle-même, tous ses sentiments autodestructeurs remontent à la surface, la conduisant sur une pente dangereuse qu’elle pense mener à la rédemption…

Maj-Britt vit seule depuis des années avec son chien. Elle souffre d’obésité morbide, engloutissant tout ce qu’elle peut dans le but de s’autodétruire à petit feu. Elle est odieuse vis-à-vis des gens des services sociaux qui viennent l’aider avec ses courses et son ménage. Un jour, une lettre d’une ancienne amie, Vanja, vient lui rappeler des souvenirs qu’elle avait tout fait pour oublier: son enfance dans une famille appartenant à une communauté religieuse très stricte, et son amour pour Göran, un homme que ses parents n’ont pas voulu accepter…

Par les hasards de la vie, Monika et Maj-Britt vont se rencontrer et devoir se confronter aux démons du passé. Honteuse n’est pas un roman policier au sens strict du terme. C’est plutôt un roman de suspense psychologique qui explore les conséquences de la culpabilité, qui agit comme une véritable prison pour les gens qui en souffrent. Le style de Karin Alvtegen, tout comme celui de la norvégienne Karin Fossum (voir critiques en anglais sur Discussing Books), rappelle un peu celui de Ruth Rendell, mais ni l’une ni l’autre n’atteint (encore) l’excellence de leur modèle. Il manque en particulier à Karin Alvtegen l’art d’écrire une chute digne de ce nom. Ici, l’histoire est intéressante, mais la fin, si elle apparaît comme une note optimisme dans ce roman plutôt noir, déçoit par l’absence d’une conclusion un peu plus “choc” (comme Ruth Rendell sait parfois si bien les écrire: cf. Ruth Rendell sur Discussing Books…)

Note: 3,5/5

Anne Cunéo, Zaïda

Avec Zaïda, Anne Cunéo offre au lecteur une saga, qui raconte la vie de Zaïda De Vico, née pendant l’ère victorienne, de mère anglaise et père italien. Zaïda vit une enfance sur laquelle l’auteur passe comme chat sur braise, car elle n’est pas d’un très grand intérêt. Ainsi que le proclame l’incipit: “Ma vie à moi, ma vraie vie, a commencé à 18 ans”. Avant, c’est entre une mère rigide, qui ne songe qu’à bien marier sa fille, et un père aimant mais malheureux en ménage, que Zaïda grandit. Heureusement, grâce à Welti, la gouvernante suisse allemande, Zaïda acquiert une solide éducation. C’est, de manière totalement impromptue, en se rendant à Londres pour la saison des bals, que Zaïda rencontre le premier amour de sa vie, Basil Tatley. Rapidement, elle se marie, et après avoir mis au monde un bébé mort-né, Zaïda prend la plus grande décision de sa vie: elle deviendra médecin. En cette fin de XIXè siècle, les étudiantes en médecine sont rares et peu respectées par leurs collègues masculins. C’est à Zürich, en Suisse, que Zaïda décide d’entreprendre ses études. Heureusement, les circonstances lui sont favorables. Son mari Basil est très compréhensif. Artiste peintre et écrivain, il peut pratiquer son métier n’importe où et accepte de déménager en Suisse. Son père, travaillant au Stock Exchange de Londres, est riche et finance ses études. Zaïda devient médecin, malgré les difficultés dont elle triomphe à force de travail et de courage…

Si sa profession lui apporte satisfaction malgré la méfiance initiale de ses patients devant une femme docteur, sa vie privée est beaucoup plus tourmentée. Elle perd son mari après une dizaine d’années de mariage, ce qui manque la briser complètement. C’est grâce à un ami d’enfance, Jonathan Barber, un aristocrate oisif à qui elle a inspiré l’envie de devenir médecin lui aussi, qu’elle s’en sort. Elle finit par l’épouser. Deux enfants, Martin et Jonathan, naissent de cette union. Mais elle perd aussi son deuxième mari… C’est avec le troisième, Francesco Giocondo, médecin vénitien, qu’elle finira par construire un mariage sur la durée. Non fusionnelle, mais passionnelle, cette troisième relation, basée sur le respect mutuel et une immense admiration respective, lui donnera son troisième enfant, Alberto. C’est alors que, la famille de Zaïda s’installant à Milan, la petite histoire rejoint la grande. En Italie, ce sont les conflits sociaux du début du XXe siècle, dus aux mécontentements du peuple qui n’a plus de quoi se nourrir et qui se soldent dans des bains de sang, puis la première guerre mondiale, qui a presque failli coûter la santé mentale à deux des fils de Zaïda, la montée de Mussolini et du fascisme, et la deuxième guerre mondiale, que la famille de Zaïda paiera le prix lourd, en termes de vies humaines. Professionnellement, la première guerre et ses conséquences sur la psyché des gens dont ses fils, donne à Zaïda l’envie d’aider les vétérans, de s’intéresser aux idées de Sigmund Freud, et de suivre une analyse (obligatoire pour pratiquer) avant de pouvoir soigner les gens à son tour…

La première partie de Zaïda, qui raconte ses études et ses premières années dans la médecine, est à mon avis un peu mieux réussie que la deuxième. Dans la deuxième, Anne Cunéo semble s’apercevoir qu’elle doit encore rendre compte de 70 ans d’histoire, et la grande histoire vole un peu trop la vedette à Zaïda qui illuminait la première partie du texte. Zaïda passe un peu au second plan, derrière les événements du XXe siècle, qui emportent le lecteur dans un grand tourbillon parfois un peu étourdissant. Ainsi, Zaïda médecin nous est plus accessible que Zaïda psychiatre, et on aimerait mieux cerner le personnage dans son rôle d’analyste, ce que le roman ne nous permet pas, tant il est occupé à narrer les événements qui l’entourent. D’un autre côté, la perspective des événements marquants du XXe siècle du point de vue italien change un peu. Globalement, Zaïda est une réussite, un roman populaire qui emmène le lecteur et ne le lâche plus. Zaïda est un personnage attachant, un femme dont on dirait aujourd’hui qu’elle a une “conscience sociale”, dont le plus grand désir est d’aider son prochain (non seulement ses patients mais également les victimes des émeutes milanaises ou les juifs pendant la 2e guerre mondiale), “d’œuvrer”, comme elle le dit dans les dernières lignes du roman, “pour un monde différent”. Elle pense que les nantis se doivent d’aider les autres, même si elle se défend de faire de la politique…

Le récit de Zaïda, féministe et engagé, s’adresse à son arrière-petite-fille, et s’il est fictif, il ne l’est quand même pas tout à fait puisque Anne Cunéo s’est inspirée de la vie de deux centenaires qu’elle a connues dans sa vie: une grand-tante nommée Zaïda et une psychiatre de Zürich…

Note: 4/5

Catherine Hermary-Vieille, Le Gardien du phare

Cette histoire se passe sur l’île aux Chiens, dans l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, au large du Canada, à la fin du XIXe siècle. Le climat de l’île est rude, et la vie des gens aussi: les hommes n’ont d’autre choix que de devenir pêcheurs, et les femmes leurs épouses, se tuant à la tâche pour les nourrir, tenir leur maison, et élever leur nombreuse marmaille. Pourtant, trois femmes ont échappé à ce destin: Anne, Camille et Mathilde.

Anne est étrangère, elle est venue sur l’île pour vivre en paix son histoire d’amour avec un amant marié qui ne vient guère la voir souvent. Mais c’est sans compter sur les gens du village, qui épient et médisent… Camille est aveugle, et, malgré l’amour de son père, sa différence fait d’elle une paria. Quant à Mathilde, tous la regardent de travers, c’est une traînée, qui s’offre à tous les hommes. Personne ne comprend réellement ce qui se passe au fond de ses trois femmes, quels sont leurs regrets et leurs espoirs, leurs aspirations profondes…

Au début du récit, elles se retrouvent toutes les trois sur un îlot, au milieu duquel trône un phare. Se sont-elles échouées là en voulant fuir l’île? Vont-elles apprendre à se connaître, elles qui, dans l’île aux Chiens, ne s’adressaient même pas la parole? Et le gardien du phare, qu’on ne voit pas, viendra-t-il à leur secours?

Le Gardien du phare est un court roman, trop court à mon avis pour avoir une véritable substance, mais marquant par son atmosphère lancinante comme le ressac des vagues, par sa prose simple et efficace. C’est un roman qui évoque les duretés de la vie, l’illusion du choix, l’inexorabilité de la mort, et la complexité des rapports humains:

La vie était une chaîne qui peu à peu entravait, immobilisait, étranglait. Mais quand on coupait un arbre, ses racines ne survivaient-elles pas longtemps encore?

Un roman sombre et atmosphérique, qu’il vaut mieux lire quand le moral est au beau fixe…

Note: 3,5/5