Franck Thilliez, Vertige

Trois hommes se réveillent au fond d’un gouffre. Deux sont enchaînés, le troisième porte un masque de fer. Les instructions sont claires: s’il s’éloigne des deux autres, son masque explosera… S’ensuit un huis clos effrayant, pendant lequel les trois hommes vont chercher à s’évader, à survivre, et à comprendre pourquoi ils sont captifs et quel est le lien entre eux…

L’histoire est racontée du point de vue de Jonathan Touvier, ancien alpiniste en quête de sensations extrêmes, qui a d’autant plus envie de s’en sortir que sa femme l’attend, gravement malade, dans un lit d’hôpital… Il ne connaît pas ses deux autres compagnons d’infortune, un éleveur de porcs et un jeune maghrébin, mais doit chercher à savoir à tout prix ce qui les lie entre eux. Seul problème: à quelles extrémités devront-ils en arriver avant d’accepter de livrer leurs secrets, la clé peut-être de leur captivité?

Vertige est un roman mené de main de maître, et dans lequel l’angoisse va crescendo. Thilliez a parfaitement dosé les ingrédients de son thriller, disséminant indices et éléments faisant avancer l’action avec dextérité. On dira que certains retournements de situation étaient prévisibles, c’est vrai… On dira aussi que Vertige rappelle le film Saw, c’est vrai aussi… Mais peu importe, je n’avais pas lu un aussi bon thriller depuis longtemps, une histoire qui ne comporte aucune fausse note, et dont tous les ingrédients, de l’ambiance aux personnages en passant par les rouages de l’intrigue, concourent à scotcher le lecteur à son fauteuil.

Dans le “duel” Thilliez/Grangé, j’ai longtemps déclaré une préférence pour Grangé, mais Thilliez s’améliore, et avec Vertige (son meilleur roman à mon avis), il prend une bonne longueur d’avance sur son concurrent…

Vivement recommandé aux adeptes des sensations fortes!

Note: 4,5/5

Joyce Carol Oates, Blonde

L’histoire du film est compliquée et déroutante, quoique familière, ou presque. Peut-être les raccords sont-ils mal faits. Peut-être est-ce délibéré. Peut-être y-a-t-il des flashbacks mêlés au moment présent. Ou des flashes de l’avenir! Les gros plans de la Belle Princesse semblent trop intimes. Nous voulons rester à l’extérieur des autres, pas être aspirés à l’intérieur. Si je pouvais dire: Là! C’est moi! Cette femme, cette chose sur l’écran, voilà qui je suis. Mais elle ne peut pas voir la fin. Jamais elle n’a vu la dernière scène, ni défiler le générique final. C’est là, après le dernier baiser sur l’écran, que se trouve la clé du mystère du film, elle le sait. Comme les organes, retirés du corps lors d’une autopsie, sont la clé du mystère de la vie.

Blonde est une fiction sur la vie de Norma Jeane Baker, et pas une biographie, mais reste, à quelques détails près, assez proche de la réalité. Avec plus de 1000 pages, c’est une lecture que j’ai hésité à entreprendre, n’ayant pas à priori de curiosité particulière au sujet de la vie de Marilyn Monroe. C’était sans compter sur le talent d’écrivain de l’auteur et sa capacité à rendre passionnante et universelle cette vie d’actrice…

Comme dans Petite sœur, mon amour, j’ai eu un moment de ras-le-bol. Vers le milieu de Blonde, une impression de nausée, causée par la répétition des épisodes malheureux de la vie de Marilyn, de l’évocation de ses amants, de ses excès médicamenteux, de ses caprices sur le plateau. Pourtant, ce sentiment est passé et j’ai poursuivi et terminé une lecture que je pourrais globalement qualifier de fascinante. Joyce Carol Oates multiplie les perspectives sur Marilyn et fait des variations sur le style, parfois une narration très classique, parfois un flux de conscience post-moderniste. On oscille entre la perception que Marilyn a d’elle-même et la perception que les autres ont d’elle. On retient la personnalité d’une femme qui aurait sûrement été plus heureuse en mère de famille qu’en actrice, et dont l’accession au rang de star internationale est autant due à la chance qu’aux rêves hollywoodiens dont sa mère, monteuse de films atteinte de schizophrénie, l’a entourée dès sa plus tendre enfance.

Joyce Carol Oates parvient parfaitement à montrer les différentes facettes de Norma Jeane, sa candeur que beaucoup prennent pour de la bêtise, un humour qui surprend souvent, sa volonté d’apprendre et de se cultiver qui sera souvent raillée par les hommes de son entourage, sa transformation progressive en Marilyn qui ne sera jamais assumée totalement par Norma Jeane,  son désir de fusionner avec l’homme parfait qui n’est en fait qu’une recherche du père, et la déception par laquelle se soldera chacune de ses relations, ou encore son talent d’actrice, sous-estimé par des partenaires qui souvent la méprisent, pour réaliser qu’ils se sont finalement fait voler toutes leurs scènes par cette femme peu sûre d’elle, bégayante et maladroite mais perfectionniste jusqu’à la névrose… Fabriquée par les hommes, traitée en femme-objet par ceux-ci, Marilyn n’arrivera finalement jamais à trouver sa place, et sera toujours en conflit avec Norma Jeane et ses aspirations simples au bonheur et à la maternité, et c’est finalement la faille dans laquelle elle s’engouffrera inexorablement…

Là où Joyce Carol Oates réussit magnifiquement, c’est qu’elle détruit l’icone glamour Marilyn, ne nous épargnant aucun de ses travers (une femme à l’hygiène parfois douteuse, qui ne respecte ni ses contrats, ni ses horaires, faisant parfois attendre ses partenaires de travail plus de huit heures…), pour mieux nous montrer l’être humain, la femme fragile, blessée, solitaire, et qui, en dehors des spotlights, a finalement été beaucoup exploitée par son entourage. Blonde est l’histoire d’une femme qui, contrairement à une Ava Gardner très sûre d’elle (Oates les fait se rencontrer dans une scène pour montrer la différence entre les deux tempéraments), n’avait certainement pas la force de caractère nécessaire pour survivre au star system…

Note: 4/5

Laura Kasischke, En un monde parfait

Selon le fantasme de Jiselle, ces enfants n’étaient pas infects. Quand elle s’imaginait en leur compagnie, ils étaient invariablement assis en cercle autour d’elle dans une forêt. Dans cette représentation, le sol était recouvert d’un doux matelas d’épines de pin et Jiselle avait, ouvert dans son giron, son recueil doré sur tranche des contes d’Andersen – le livre même que son père lui lisait – et elle s’apprêtait à commencer une histoire.
En ce qui concernait cette vision, peu importait que les filles de Mark fussent assurément trop âgées pour qu’on leur lise des histoires ou que, un jour que Jiselle visitait la maison, les enfants se trouvant à Madison avec leur gouvernante, elle ait ramassé le journal d’une des filles et en ait lu la dernière entrée, ainsi tournée:

Si jamais il l’épouse, je vais faire de la vie de cette salope un enfer.

L’histoire du personnage principal, Jiselle, démarre comme un cliché: trentenaire célibataire et hôtesse de l’air, elle épouse l’homme “idéal”, celui dont toutes ses collègues rêvent en la personne du commandant Mark Dorn, pilote d’avion. Ils vivent leurs courtes fiançailles au gré des escales dans les lieux les plus romantiques du monde. Pourtant, dès le départ, même si l’on n’a pas lu du Laura Kasischke au préalable, on sait que l’on n’est pas en dans un roman à l’eau de rose, et, immanquablement Jiselle déchante: Mark l’a-t-il épousée par amour ou pour qu’elle élève ses trois enfants, seuls depuis la mort tragique de leur mère? Mark est souvent absent et Jiselle se retrouve seule en hostile compagnie, avec le souvenir de la morte qui plane lourdement au-dessus de sa tête…

Mais ce qui va très vite prendre le pas sur l’absence de Mark et la relation désastreuse entre Jiselle et les enfants (en particulier Sarah, stéréotype de l’adolescente rebelle vêtue de noir et au maquillage provoquant, mais aussi la polie et méprisante Camille), c’est la situation ambiante, qui se détériore progressivement et de manière très inquiétante: tout d’abord une grippe, nommée “grippe de Phoenix” mais qui va peu à peu gagner les régions environnantes, aux point que les américains deviennent persona non grata à l’extérieur de leurs frontières, puis des phénomènes climatiques extrêmes: sècheresse, tempêtes, tremblements de terre, etc.

Petit à petit, dans ce huis clos de famille recomposée dont le père, seul élément “rassembleur”, est absent, les rapports changent entre les gens. À mesure que la société du dehors se délite, que la civilisation se meurt à petit feu, les stéréotypes (l’indésirable belle-mère, la fille rebelle) s’estompent et les individus, une fois les masques et les conventions tombés, apprennent à se connaître tels qu’ils sont réellement.

En un monde parfait est un roman à l’ambiance oppressante, qui dans un superbe crescendo nous amène de la superficialité d’une famille ordinaire de la “middle-class” américaine qui roule en 4×4 et fréquente les centres commerciaux le dimanche, à une histoire de survie en milieu hostile, où l’être humain est obligé de revenir à l’essentiel. C’est aussi la transformation d’une héroïne un peu naïve, pas très sûre d’elle et méprisée par ses proches, en une véritable survivante, mais cette transformation s’effectue par infimes et subtiles touches, sans que le lecteur ne s’en aperçoive vraiment…

J’ai lu récemment le dernier roman de Laura Kasischke, Les Revenants, que j’avais beaucoup aimé, mais celui-ci est encore mieux: une très belle réussite littéraire….

Note: 4,5/5