Julien Green, Adrienne Mesurat
Il y a quelque chose de terrible dans ces existences de province où rien ne paraît changer, où tout conserve le même aspect, quelles que soient les profondes modifications de l’âme. Rien ne s’aperçoit en dehors de l’angoisse, de l’espoir et de l’amour, et le cœur bat mystérieusement jusqu’à la mort sans qu’on ait osé une fois cueillir les géraniums le vendredi au lieu du samedi ou faire le tour de la ville à onze heures du matin plutôt qu’à cinq heures du soir.
J’ai lu ce roman une première fois il y a une quinzaine d’années, et il m’avait fait forte impression. Une seconde lecture me confirme que cette histoire est à la hauteur de mon souvenir… Ce n’est ni plus ni moins qu’une lente et inexorable descente dans la folie que Julien Green nous présente, au travers du personnage d’Adrienne Mesurat, jeune fille enfermée dans une ville de province, coincée entre un père autoritaire et une sœur maladive et acariâtre.
Pour elle, les jours se succèdent et se ressemblent, “une vie réglée par la coutume et où l’imprévu n’avait pas de place”. Jusqu’au jour où elle s’entiche du médecin de quartier, un homme aperçu au détour d’une rue. Peu à peu, l’obsession s’installe dans le quotidien d’Adrienne, qui passe des heures à sa fenêtre dans l’espoir d’apercevoir l’homme sur lequel elle projette à présent toutes ses pensées sans jamais lui avoir seulement adressé la parole.
Roman freudien certes (mon édition comporte une préface de l’auteur à ce propos), dans lequel l’expression “tuer le père” n’a jamais pris un sens aussi littéral. Mais dans le cas d’Adrienne, tuer le père ne sera pas une délivrance, un moyen de s’affirmer, mais au contraire un pas de plus dans l’aliénation, dans l’enfermement. Adrienne s’apercevra que ce ne sont pas les clefs de la grille du jardin détenues jalousement par son père qui la gardaient captive, mais qu’elle est en fait sa propre geôlière, incapable de briser les chaînes du passé, le poids de l’habitude.
Roman terriblement oppressant, récit des aspirations d’une jeune fille qui s’étiole dans une petite ville de province, où les habitants, qui s’ennuient forcément, jacassent. Dans un tel milieu, tout comportement qui se démarque sera impitoyablement dénoncé, jugé. Adrienne le sait: mais dans cet environnement hostile, possède-t-elle pire ennemie qu’elle-même?
Un roman puissant, qui décrit remarquablement bien les contradictions qui habitent l’être humain…
Note: 5/5
Jacqueline Harpman, Moi qui n’ai pas connu les hommes
Au moment où j’écris ces lignes, mon récit est achevé. Tout est en ordre autour de moi et j’ai accompli la dernière tâche que je m’étais donnée. Cela ne m’a demandé qu’un mois, qui a peut-être été le plus heureux de ma vie. Je ne comprends pas cela: après tout, ce dont je me souvenais n’était que cette existence étrange qui ne m’a pas dispensé beaucoup de bonheur. Y a-t-il dans le travail de la mémoire une satisfaction qui se nourrit d’elle-même et ce dont on se souvient compte-t-il moins que l’activité de se souvenir? Voilà encore une question qui restera sans réponse: il me semble que je suis faite que de cela.
Quarante femmes sont enfermées dans une cave, surveillées par des gardes qui ne rentrent pas en contact avec elles, si ce n’est pour leur amener une frugale nourriture et s’assurer de l’ordre à l’aide de fouets. Toutes les femmes ont le souvenir de l’avant, du temps où elles vivaient en société, avaient des maris, des enfants, une vie digne de ce nom, toutes sauf la narratrice, qui n’a jamais connu la vie d’avant, ou du moins qui était trop jeune pour s’en souvenir. Pourquoi sont-elles là? Elles n’en savent rien. Que leur est-il arrivé? Elles ne s’en souviennent pas…
Les jours s’écoulent, sans évènements, jusqu’au jour où les femmes se retrouvent subitement libres, sans savoir où aller. Alors commence une errance qui durera des années, une errance dans un monde désespérément vide, où seules les traces d’autres prisons telles que la leur rompent la monotonie du paysage.
Les femmes se réorganisent tant bien que mal en société, d’abord nomades, puis sédentaires. La narratrice apprend de leur récit le monde d’avant, qu’elle n’a pas connu…
Moi qui n’ai pas connu les hommes est une dystopie qui hante le lecteur, un chant lancinant aux résonnances absurdes, où, dans un monde où ces femmes se retrouvent seules, en nombre allant diminuant au fil des années, sans espoir de faire perdurer la race humaine, la question du sens de l’existence se pose douloureusement. Un peu mythe de Sisyphe, un peu Désert des Tartares, Moi qui n’ai pas connu les hommes est un récit court mais pesant, dont la structure (longues phrases, pas de divisions en chapitres) accentue l’atmosphère oppressante de cette vie dénuée de tout but.
À lire comme un conte philosophique moderne…
Note: 4/5
Haruki Murakami, 1Q84, tome 1
J’arrive, assez tardivement, à la lecture de la fameuse trilogie du japonais Haruki Murakami. La raison pour laquelle j’ai attendu si longtemps est qu’il n’était pas question que je finisse le tome 1, que j’enchaine sur le 2 (qui est paru en même temps que le premier, il me semble), et que j’attende 6 longs mois pour connaître le dénouement de l’histoire. Après tout, j’ai bien eu la patience d’attendre de nombreuses années que Stephen King finisse sa Tour Sombre pour me plonger dans l’univers de Roland et de ses compagnons, ou que l’intégrale de Lost paraisse avant que je ne découvre les secrets de l’île et ce qu’il allait advenir des rescapés du vol 815… Par comparaison, six malheureux mois, ce n’était pas si long…
1Q84 est une histoire complexe, comme son titre. La narration alterne entre deux personnages, Aomamé et Tengo, deux âmes sœurs qui se sont reconnues pendant un bref instant au cours de leur enfance et se cherchent plus ou moins inconsciemment depuis. Aomamé est une femme assassin professionnel (le lobby féministe qui impose son diktat sur le langage exigent-elles que l’on dise “une assassine professionnelle” ou ne revendiquent-elles pas le féminin de ce mot-là?), qui règle leur compte aux hommes violents envers les femmes. Solitaire, d’abord peu sympathique, elle refuse de s’impliquer avec un homme et privilégie les relations de passage. Tengo, de tempérament plus doux, est un professeur de mathématiques charismatique et un écrivain en devenir, dont les écrits sont souvent retenus aux concours mais ne reçoivent jamais le premier prix. Le noyau de l’histoire tourne autour d’une secte mystérieuse, les Précurseurs et des Little People, d’étranges petits personnages qui se servent de vaisseaux humains pour passer d’un monde à l’autre. L’autre monde? C’est celui de 1Q84, très semblable au monde normal, à quelques exceptions près: de la terre, on peut voir deux lunes, et les uniformes des policiers sont un peu différents… Dans quel monde évoluent Aomamé et Tengo, qui, chacun de leur côté, vont se retrouver mêlés à la secte des Précurseurs? Sont-ils passés dans le monde de 1Q84 sans s’en apercevoir ou glissent-ils à leur insu d’un monde à l’autre? Cela n’est pas très clair à l’issue du premier tome…
Les critiques que j’ai pu lire ailleurs sont exactes: Haruki Murakami passe beaucoup de temps à mettre en place l’action et les personnages, si bien que l’intrigue ne prend réellement corps que tard dans le déroulement du premier volume. L’action n’est pas aussi condensée que dans l’excellent Kafka sur le rivage, et quelques passages traînent un peu en longueur. Je pourrais rajouter qu’Aomame rappelle un peu trop Lisbeth Salander de Millenium… Cependant, on retrouve l’univers particulier de Murakami, le réalisme magique, l’onirisme qui caractérisent ses récits, Et puis surtout, on est intrigué par cette étrange secte des Précurseurs et on a envie d’en savoir plus sur les Little People: pari réussi pour Murakami puisque son premier tome m’a donné envie de lire la suite…
