Lisa Scottoline, Intime ressemblance
Ellen Gleason est journaliste à Philadelphia. Elle est aussi la mère d’un charmant petit garçon de trois ans, Will, qu’elle a adopté deux ans auparavant, alors qu’il luttait dans un lit d’hôpital contre une maladie cardiaque. À présent en bonne santé, Will est le centre de la vie d’Ellen. Un jour, elle aperçoit sur une annonce à propos d’un enfant disparu à Miami et recherché depuis par ses parents. En voyant la photo de l’enfant vieilli par des experts et un logiciel informatique, elle reçoit un gros choc: il est le sosie de son fils Will. Incapable d’étouffer ses soupçons naissants et de faire comme si de rien n’était, Ellen décide de mener son enquête, mettant en péril son emploi, son équilibre, et peut-être même sa famille…
Intime ressemblance est un thriller efficace, qui compense la linéarité de son intrigue par un suspense bien soutenu. Pas de réelle surprise dans le déroulement de l’action, et on voit venir le seul retournement de situation d’assez loin. Mais malgré tout, l’intérêt ne faiblit pas à la lecture de ce pavé de plus de 500 pages qui se lit très rapidement, et on est entraîné par le rythme effréné de l’enquête que mène cette mère aux abois, avec qui on n’a aucun mal à compatir.
Intime ressemblance est un bon roman à suspense qui aborde un problème de dilemme moral autour de la question du droit parental.
Note: 3,5/5
Patrick Cauvin: la mort d’un grand écrivain
Patrick Cauvin est mort vendredi passé, à l’âge de 77 ans…
J’ai découvert Patrick Cauvin en 1987, lorsqu’on m’a offert Povchéri, et je me souviens avoir beaucoup ri des mésaventures du jeune héros. Peu de temps après, j’ai dévoré le terrifiant Haute-Pierre. Et ensuite, beaucoup d’autres de ses romans ont suivi… Je me revois sortir de la librairie avec une énorme pile de livres de poche: en vrac, E=MC2 Mon amour, L’Amour aveugle, Laura Brams, Nous allions vers les beaux jours, Huit jours en été, etc. C’était la première fois que j’achetais autant de livres à la fois, et aussi sans doute l’une des premières fois que je faisais mes propres choix littéraires, en dehors des romans sortis de la bibliothèque de mes parents et des livres à lire “pour l’école”. Plus de vingt ans après, je me souviens encore de ce jour ensoleillé, de cette pile de livres de poche sous mon bras, et de la perspective des deux mois de vacances scolaires: un été sans fin, de rencontres et de voyages, par papier imprimé interposé…
Et puis, le temps a passé… J’ai fait des études de Lettres, et j’ai appris à mépriser la littérature populaire et à choisir les auteurs avec plus de discernement, pour leur originalité narrative et le sérieux des thèmes abordés. J’ai découvert Georges Perec, Italo Calvino, James Joyce… Et les romans “de gare” sont restés réservés à mes voyages en train, un livre dont on dit un peu honteusement: “ je le lis parce que je ne pourrais pas me concentrer sur autre chose” ( sous-entendu: “de plus sérieux”).
Malgré tout, durant toutes ces années, je n’ai jamais totalement cessé de lire Patrick Cauvin, et n’ai jamais cessé de l’apprécier. Le temps passant, je suis réconciliée avec la littérature dite populaire que j’assume maintenant (presque) totalement. Récemment, j’ai lu Les Pantoufles du samouraï et retrouvé l’humour incomparable de l’auteur, son style “ qui coule”, et ses histoires qui accrochent immédiatement le lecteur. Alors Patrick Cauvin, auteur de romans populaires? Certainement, mais on peut dire ce qu’on veut, il reste l’un des auteurs qui m’a donné le goût de lire… et celui d’écrire.
Patrick Cauvin était un auteur populaire certes, mais c’était aussi un grand écrivain…
Cilette Ofaire, Sylvie Velsey
Sylvie Velsey, publié chez Plaisir de Lire, évoque la vie d’une femme, très proche de celle de Cilette Ofaire, une vie narrée chronologiquement mais pas en continu, par petites scènes, parfois séparées de plusieurs années, qui forment néanmoins un tout cohérent.
C’est d’abord l’enfance de Sylvie qui est évoquée. Une absence marquée par la mort prématurée de la mère et surtout par la présence d’une belle-mère qui la déteste et la maltraite, et par un père que Sylvie adore, mais qui trop souvent, sans doute soucieux de ne pas se mettre sa femme à dos, ne prend pas son parti. La souffrance est tellement intense que Sylvie songe à se suicider, de mettre un terme, à l’âge de sept ans, à sa courte vie. C’est la certitude de sentir la présence de sa mère dans une étoile qui l’en dissuade finalement.
De cette enfance malheureuse, Sylvie gardera toute sa vie la certitude de la solitude des êtres, et une petite estime d’elle-même, qui la conduira à supporter pendant vingt ans un mariage qui détruit peu à peu le peu de confiance qu’elle a en elle-même. Car Sylvie Velsey, ce n’est pas l’histoire de la vie de Cilette Ofaire, qui heureusement continue après le départ de son mari, mais c’est l’histoire de son mariage à Charles Hofer. Si cette histoire prend ses racines dans l’enfance et se termine après la rupture, c’est pour mieux expliquer la personnalité de celle qui accepte durant des années “des hontes et des désespoirs”.
Sylvie épouse Velsey qui très peu de temps après s’engage dans l’armée pendant la première guerre mondiale, estimant qu’ “on ne peut pas rester ici et être simplement heureux”. Quand elle tente de protester, il lui reproche “le frein qu’elle mettrait à sa liberté” si elle l’en empêchait. Et Sylvie reste seule à Paris, dans une misère financière telle qu’elle l’oblige à tricoter des chaussettes pour les vendre et gagner quelques sous, tout en prenant le métro toute la journée car il fait trop froid dans son appartement. Mais Sylvie accepte cette situation et celle qui va s’instaurer après la guerre, une relation peu équitable, que Sylvie va néanmoins supporter, par loyauté. Sylvie travaille, et met de côté ses ambitions d’artiste pour que Velsey, lui, réussisse en tant que peintre. Pourtant, l’inspiration ne vient pas mais elle croit en lui. Elle ferme les yeux sur ses multiples conquêtes féminines qu’elle met sur le compte de ses besoins d’artiste et sur son charme:
Mais elle ne lui en voulait pas. Il était un grand artiste et il avait besoin de vie.
Pourtant, elle n’est pas complètement aveuglée par l’amour et a bien su cerner les défauts de son époux, et elle ne se fait aucune illusion sur son mariage:
Mais c’est une erreur de croire que tous les êtres sont pareils. Il faut toujours se rappeler que les autres sont différents et qu’ils ne peuvent pas agir comme on croit qu’on le ferait si on était à leur place. Ça aussi c’est difficile, car on est souvent étonné, et si on ne comprenait pas, ou enfin, si on avait l’air de ne pas pouvoir comprendre, on serait traité de bourgeois ou de moralisateur. Il faut toujours être d’accord et trouver que c’est très bien si on veut être tranquille et former un ménage heureux.
En effet Sylvie n’est pas comme ces femmes qui se voilent la face. Ou si elle se la voile, c’est volontairement, car elle a finement analysé les défauts et les manquements de Velsey. Ainsi, elle a compris la futilité des discussions auxquelles Velsey prend part avec d’autres artistes et intellectuels (pour lesquels elle doit préparer le repas, après avoir travaillé toute la journée):
Tout tombait. Les gens tombaient. Ils commençaient par parler, ils parlaient et ils parlaient et, à la fin ils tombaient, comme un nuage d’éphémères qui danse, danse et disparaît. Ils étaient trop intelligents et leurs idées étaient trop belles. Elles montaient, s’entrecroisaient, et s’élançaient comme des flammes. Ils ne pouvaient pas les suivre, et ainsi elles retombaient. Son mari y croyait toujours et il alimentait les flammes. Puis il les voyait retomber et il retombait plus bas qu’elles. Sylvie devait le ramasser.
Sylvie préfère les hommes d’action aux hommes de paroles. Et à ceux qui sont “quelqu’un” et qui se pavanent dans la vie avec cette certitude, elle préfère les “graines de rien”, comme ce jeune homme, rencontré avant Velsey, et qui mourra prématurément dans un accident de montagne. Ainsi, sa vie est faite d’occasions manquées, d’hommes sensibles à son charme et prêts à tout pour elle, comme Daniel, qui veille sur elle pendant toute la durée de la guerre, ou encore Michele, dont elle tombe amoureuse, et qui s’occupe d’elle, dans le train, alors qu’elle est aux prises avec une atroce migraine et qu’il ne la connaît même pas. Mais Sylvie ne quittera pas Velsey pour Michele qui le lui demande, car elle qui n’a pas eu d’enfant (tout comme Cilette Ofaire), ne l’aime pas comme un mari “mais plutôt comme un enfant duquel [elle] étai[t] responsable et qu[‘elle] devai[t] aider.”
Peut-être aussi que sa volonté de rester est due en partie à cette faible estime de soi, héritée de l’enfance, à sa façon de toujours se dénigrer: elle se décrit volontiers aux autres comme laide, quand elle mentionne son intelligence, c’est pour rajouter aussitôt “combien limitée”, et elle minimise également son talent d’artiste, surtout quand elle le compare à celui de Velsey. Elle se montre étonnée quand on l’admire:
Car la belle comtesse Ella lui avait dit qu’elle l’admirait – oui, qu’elle admirait Sylvie, cette Sylvie qui n’était rien.
C’est finalement quand Velsey la quittera que Sylvie sera libre, libre de se tourner vers l’avenir, et pas plus seule qu’avant, car finalement, la solitude est le lot de chacun, qu’il soit en couple ou pas. Cette idée, que l’individu est fondamentalement seul, même si son chemin (elle parle des “sentiers enchevêtrés”, titre du dernier chapitre) croise celui des autres parfois, on la retrouvera dans Chemins, et elle apparaît dans le dernier chapitre de Sylvie Velsey:
car chaque être va seul (seul, désespérément, – seul, magnifiquement) à sa destinée inconnue.
Malgré tout, Sylvie croit à l’importance des rencontres, aux empreintes qu’elles laissent, et à la solidarité des êtres:
Et maintenant, elle songeait à tous les humains qui s’entraident, à tous ceux qui, sur la terre, essaient d’être libres et bons.
Comme dans Chemins, l’écriture de Cilette Ofaire est précise, belle, empreinte de poésie et jalonnée de nombreuses métaphores maritimes:
car un flot de douces pensées l’envahissait comme un port dans lequel la marée rentre et redresse tous les bateaux qui s’y étaient échoués.
Pourtant, là encore, tout comme dans Chemins, point de références à sa vie de navigatrice, qui a pourtant occupé de nombreuses années de la vie de Cilette Ofaire (avec Charles/Velsey sur le San Luca), mais qui représente peut-être une parenthèse dans la misère de sa vie conjugale, puisque pour une fois, Charles peignait et n’avait sûrement pas le loisir de courir les femmes…
Ces années-là ont fait ou feront l’objet de deux autres romans, l’un écrit avant Sylvie Velsey (Le San Luca, 1934) et l’autre après (L’Ismé, 1940), comme si l’auteur avait découpé sa vie en diverses périodes sans liens immédiatement apparents pour le lecteur, mais toutes riches en rencontres et expériences, un peu comme si elle avait vécu plusieurs vies en une seule…
