Richard Collasse, La Trace
Le narrateur de cette histoire est un homme d’affaires important, un français à la tête d’une maison de luxe implantée à Tokyo. Marié à une japonaise à qui il est fidèle, sans enfants, sans histoires, c’est l’arrivée d’une lettre sur son lieu de travail qui va troubler le calme apparemment de ce gaijin si bien intégré au Japon. Avec la lettre et ses conséquences, c’est le regret d’une vie différente, d’une vie entrevue, ainsi que la prise de conscience d’une tragédie depuis longtemps jouée mais longtemps ignorée, qui va remette en question ses valeurs et sa sérénité.
La narration oscille entre le présent, quand le narrateur nous raconte son quotidien, entre un travail prenant et une femme attentionnée, avant la lettre qui vient tout remettre en question, et le passé, ou plus précisément l’été 1972, quand, pour calmer les inquiétudes de sa mère, il décide de renoncer à une aventure unique dans le cœur de l’Amazonie pour aller passer l’été au Japon.
Le Japon, il n’en connaît rien ou presque, si ce n’est l’image qu’il s’en fait au travers de la publicité pour Obao et des appareils photos Nikon. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui décident le narrateur à se lancer dans l’aventure japonaise : il est passionné de photographie et rêve d’un matériel de pointe à prix accessible (ayant travaillé comme steward et étant le fils d’un pilote de ligne, il bénéficie de vols gratuits). Avant de partir, il sélectionne quelques auteurs pour acquérir des connaissances de base de la littérature japonaise : au travers de Mishima ou de Tanizaki, et de quelques réalisateurs de cinéma, il découvre une culture totalement différente de la sienne, dont il devine déjà le potentiel d’envoûtement.
Sur place, malgré le choc culturel et les bévues inévitables dues à son inexpérience, le narrateur est immédiatement conquis, et tout d’abord par « la grâce des japonais, par leur gentillesse ». Ainsi, partout où il va, il est reçu comme un roi, traité avec tous les égards. On lui fait sans cesse des petits cadeaux, on lui offre des porte-bonheurs, autant d’attentions auxquelles il est très sensible. Des japonais, ils découvrent le sens du devoir prononcé, leur gêne à se sentir redevables envers quelqu’un, leur exquise politesse, mais surtout, leur réserve impénétrable. Comme le lui dit son ami I., chez qui il séjourne, dans l’une des îles de la mer intérieure :
Tu crois avoir percé nos carapaces, mais tu ne vois que la vérité de l’instant. La vérité profonde est protégée par une gangue que tu ne peux arracher, une muraille de parois concentriques de plus en plus épaisses au fur et à mesure que tu approches l’épicentre de l’individu, là où personne ne pénètre, pas même entre nous ! Nous sommes terriblement superficiels dans nos rapports avec autrui. Des autistes de la communication. D’ailleurs, notre langue n’est pas faite pour communiquer, elle est faite pour nous protéger. C’est le premier cercle concentrique, le plus redoutable !
Cet aspect du Japon, le narrateur ne veut pas vraiment le voir, tant il est amoureux de ce pays. C’est pourtant des années plus tard, après avoir vécu longtemps au pays du Soleil Levant, que le côté le plus sombre de la culture japonaise lui saute à la figure, de manière inattendue, par le biais d’une simple lettre…
Un très beau roman, à conseiller aux adeptes du Japon, ou simplement à ceux qui veulent en savoir plus sur la culture nipponne et ses subtilités…
Note: 4/5
Jean-Christophe Grangé, Le Serment des Limbes
Le commissaire Mathieu Durey a une particularité: il est chrétien, non seulement croyant, mais aussi fervent pratiquant. Destiné tout d’abord à la prêtrise, un séjour dans le Rwanda en guerre, et surtout l’influence et l’exemple de son ami d’enfance Luc Soubeyras, un chrétien convaincu comme lui, et dont la mission sur terre est le combat contre Satan, l’orientent vers l’engagement sur le terrain: il décide de devenir flic, pour combattre le crime et la corruption dans la rue, pour être au cœur de l’action dans la lutte éternelle entre le bien et le mal.
Pourtant, quand l’histoire démarre, Luc Soubeyras est dans le coma: il a tenté de mettre fin à ses jours, acte inconcevable de la part d’un chrétien. Son ami veut absolument savoir quel événement a pu à ce point ébranler ses convictions. Il reprend donc les enquêtes en cours, et découvre que Luc enquêtait sur l’affaire Larfaoui, un brasseur corrompu retrouvé assassiné. La piste ne semble pas très porteuse, et quelques jours plus tard, Mathieu découvre une autre piste, qui ouvre bien plus de terrifiantes possibilités. Le cadavre d’une femme a été trouvé sur le site d’une abbaye dans le Jura, dans des états de décomposition différents selon les parties du corps. Même si rien ne l’indique dans les rapports d’enquête, Mathieu est convaincu, connaissant l’obsession de son ami, que ce meurtre a un lien avec des sectes satanistes. Mais la recherche de la vérité va conduire Mathieu, chrétien moderne, qui contrairement à son ami dans le coma, ne croit pas au diable, au cœur même des ténèbres, aux limites de la folie et du mal, à un endroit d’où il risque de ne pas revenir intact….
Durant le récit, on a toujours l’impression, et à raison, d’avoir un temps d’avance sur le héros, Mathieu … Mais ne nous y trompons pas: c’est bien l’auteur qui tire les ficelles de ce roman diabolique, qui nous manipule jusqu’au final époustouflant. On n’entre pas tout de suite dans le vif du sujet, mais l’on est malgré tout accroché dès la première page. Le récit, à la première personne, du point de vue de Mathieu, nous rend le héros accessible et sympathique, un héros torturé et pétri de contradictions. Contrairement à de nombreux auteurs populaires (Romain Sardou ou Guillaume Musso pour ne citer qu’eux), Grangé écrit très bien, son style s’améliore avec chaque roman, gagne en finesse et en efficacité. Grangé ose ici un roman qui entraîne le lecteur aux confins de l’horreur et du mal absolu, son personnage de flic chrétien est particulièrement réussi, et il signe ce qui est certainement son meilleur roman à ce jour (bien que je n’aie pas encore lu le premier volet de sa trilogie du mal, La Ligne noire, dans laquelle Le Serment des limbes s’inscrit aussi), et qui le hisse à la hauteur d’un autre maître du genre: Stephen King.
Note: 5/5
David Ball, La Prisonnière de Malte
Tout d’abord, je tiens à commencer cette critique en écrivant tout le mal que je pense de certaines maisons d’éditions et de leurs choix éditoriaux malheureux. Acheter La Prisonnière de Malte en français m’a fait comprendre pourquoi je choisis généralement de lire la littérature anglo-saxonne en version originale (et je ferais pareil avec les autres littératures si je maîtrisais d’autres langues étrangères). Je m’explique : je ne parle pas de la traduction (dans le cas de ce roman, fort satisfaisante), mais du fait que la version originale, Ironfire, republiée ultérieurement sous le titre The Sword and the Scimitar, a été traduite en français, non en un, mais en deux volumes, le premier étant La Prisonnière de Malte, et le second, Le Faucon d’Istanbul. La maison d’édition part-elle du principe que le lecteur français est rebuté par un gros livre (les 624 pages de l’édition poche en V.O, une fois traduites, doivent faire monter le nombre de pages à environ 1000, étant donné qu’il faut plus de mots pour dire la même chose en français qu’en anglais) ? Ou, résolument axée sur le profit, est-ce le simple fait de pouvoir engranger plus d’argent pour la vente de deux volumes au lieu d’un qui motive ce choix ?
Si les deux volumes étaient parus en même temps, je ne me serais même pas fendue d’un paragraphe sur les honteuses pratiques de l’édition. Mais comprenez ma frustration de lectrice : alors que la version poche de La Prisonnière de Malte est sortie en 2007 (heureusement pour moi, je ne l’ai achetée que maintenant), la suite sort dans la même édition, en juin seulement. Donc le choix qui me reste est le suivant : soit de dépenser plus d’argent et de me payer la version brochée, pour la modique somme de 18 euros et des poussières, soit de ronger mon frein et d’attendre le mois de juin, quand, pour 7 euros et des poussières, je pourrais enfin être rassurée (ou non) sur le sort de Nico et Maria Borg, les deux héros de cette histoire. Vous me direz que certains auteurs publient des séries et qu’il faut bien attendre, entre la sortie de deux volumes, que l’auteur se décide à gratter le papier (ou plus vraisemblablement, tapoter le clavier… L’attente est parfois longue, on l’a vu pour les deux derniers volumes de Harry Potter, qui se sont fait désirer)… L’angoisse de la page blanche, le manque d’inspiration de l’auteur, c’est comme le caprice de la star, on les tolère. Mais qu’un éditeur mercantile décide arbitrairement de sabrer un roman en son milieu, pour nous en livrer deux tranches grossièrement découpées, ça non ! C’est inacceptable…
Ma bile étant déversée, je vais pouvoir passer à la critique du (demi) roman lui-même, pour autant que l’on puisse juger quelque chose d’inachevé…
En 1552, à Malte, un frère et une sœur, Nico et Maria Borg, sont séparés par un terrible coup du sort : alors qu’ils jouaient sur les rochers de l’île, les pirates d’une galère en route pour Alger, qui venaient se ravitailler en eau, capturent Nico. Dès lors, le chemin des enfants se sépare, mais Maria, qui grandit dans l’île, n’oublie pas son petit frère Nico. Après avoir tenté vainement d’attirer l’attention des chevaliers de Malte (dits de Saint-Jean, dits Hospitaliers) sur le sort de Nico, elle doit se résoudre à abandonner tout espoir. Elle rencontre ensuite des juifs faussement convertis, qui se réfugient dans les grottes pour pratiquer leur religion, et notamment Éléna, une jeune prostituée avec qui elle se lie d’amitié. Maria,qui refuse de sortir voilée comme toutes les femmes maltaises, pour qui la religion catholique revêt une énorme importance, s’attire la concupiscence du père Salvago, qui a accepté de lui apprendre à lire, et qui est partagé entre son ambition d’aller un jour au Vatican et les tourments de la chair.
Pendant ce temps, Nico, une fois débarqué à Alger, a la malchance d’être vendu à un riche marchand, Farouk, qui, attiré par sa beauté, compte en faire son garzone, c’est-à-dire son jeune amant. Heureusement, Farouk est absent, et Nico compte bien être délivré par les chevaliers de Saint-Jean, sûrement sur sa piste, avant qu’il ne revienne. Mais les chevaliers, ayant subi de nombreux revers dans une Méditerranée majoritairement dominée par la présence ottomane, ont d’autres chats à fouetter que d’aller sauver la vie d’un fils de pauvre bâtisseur maltais.
Un troisième personnage est introduit dans le roman, l’une de ses trois parties lui est même consacrée, il s’agit de Christian De Vries, le fils d’une noble famille parisienne, promis dès sa naissance à l’ordre des chevaliers de Saint-Jean. Mais Christian, en grandissant, a d’autres ambitions, que son père n’approuve pas. D’abord intéressé par la médecine, il souhaite finalement devenir chirurgien. Or, cette profession, au XVIème siècle, est loin d’être noble, puisqu’elle est exercée par les barbiers et méprisée par l’ordre des médecins…
La Prisonnière de Malte est un roman passionnant qui évoque l’histoire des luttes de pouvoirs entre l’Orient et l’Occident, entre Soliman le magnifique, à la tête d’un empire Ottoman triomphant en Méditerranée, et l’empereur Charles Quint, ardent défenseur du Catholicisme. Malte, que l’empereur a donné aux Chevaliers comme refuge une fois Rhodes perdue, en échange de la livraison d’un faucon chaque année, est le dernier bastion qui résiste encore aux attaques ottomanes.
Le Faucon d’Istanbul raconte le siège de Malte, et bien que ne l’ayant pas encore lu, je présume qu’il réunit les trois personnages qui font l’objet des trois parties de La Prisonnière de Malte. Le découpage, tel qu’il a été fait, introduit un Christian de Vries qui n’a encore rien à voir avec les événements vécus par Nico et Maria, et dont l’histoire se passe en France. On imagine qu’il va être impliqué dans le siège, mais l’effet d’avoir une deuxième partie consacrée à un personnage qui n’a encore aucun lien avec les événements principaux est totalement incongru. Encore une fois, ceci n’est pas le fait de l’auteur mais de l’édition française qui réalise des découpages maladroits et totalement inutiles (mais financièrement avantageux).
En conclusion, La Prisonnière de Malte est un roman vivant, bien rythmé, entrecoupé d’extraits des Histoires de la mer du Milieu de l’historien ottoman Darius, et qui retrace une période particulièrement riche en événements pas toujours faciles à comprendre, tant les intérêts en jeux sont divers et complexes. Les personnages crées par David Ball sont attachants, il les fait interagir avec des personnalités historiques réelles, et le résultat est tout à fait convaincant. Néanmoins, achetez les deux volumes en même temps (attendez le mois de juin pour l’édition de poche, ou mieux si vous le pouvez, achetez la version originale), sans quoi vous allez rester un peu sur votre faim…
